Le silence a toujours un locataire
Tous ceux qui ont travaillé dans l’espace informationnel sahélien connaissent cette scène. Un incident survient dans une localité de l’intérieur. Des coups de feu, un mouvement de troupes, une rumeur de pénurie. En moins d’une heure, des messages vocaux en bambara, en peul ou en songhaï circulent d’un groupe WhatsApp à l’autre. Chacun propose sa version, son bilan, son coupable.
Pendant ce temps, rien. Pas de communiqué, pas de point de presse, pas de journaliste sur place, ou alors un correspondant qui n’ose pas publier. Quand l’information officielle arrive enfin, souvent le lendemain et presque toujours en français, elle ne vient pas informer. Elle vient contredire. Et elle arrive trop tard pour être crue.
Cette scène dit l’essentiel du problème. Nous parlons beaucoup de désinformation, de manipulation, de guerre informationnelle. Nous parlons beaucoup moins de ce qui la rend possible : l’absence. Le vide d’information fiable n’est pas un décor neutre dans lequel la fausse information viendrait s’inviter. Il en est la condition première.
Un vide n’est jamais vide
En 2019, deux chercheurs américains, Michael Golebiewski et danah boyd, ont proposé une notion devenue centrale dans l’étude de la manipulation en ligne : les data voids, les vides de données. Ils désignaient ainsi les sujets sur lesquels un moteur de recherche ne trouve que peu de contenus de qualité. Sur ces sujets, il suffit à un acteur organisé de produire quelques pages pour occuper toute la première page de résultats. Le manipulateur n’a pas besoin de battre l’information fiable. Il lui suffit d’arriver là où elle n’est pas.
La notion est née dans un contexte américain, autour des moteurs de recherche. Elle s’applique pourtant avec une force particulière chez nous, et bien au-delà d’Internet. Le vide, au Sahel, est d’abord territorial : des régions entières sans radio de proximité en état de fonctionner, sans correspondant, sans accès des journalistes pour des raisons de sécurité. Il est linguistique : l’essentiel de la parole publique fiable se produit dans une langue que la majorité ne lit pas. Il est temporel : l’information vérifiée arrive après la rumeur, quand le récit est déjà installé. Il est enfin thématique : certains sujets, la sécurité, les finances publiques, la santé en période d’épidémie, deviennent des zones où les sources sérieuses se taisent par prudence ou par contrainte.
Or le besoin de comprendre, lui, ne disparaît pas. Une mère qui entend parler d’une attaque sur la route de son fils cherchera une réponse, quelle qu’elle soit. Le citoyen ne choisit pas entre une information fiable et une rumeur. Il choisit entre une rumeur et rien. Dans ces conditions, la rumeur gagne presque toujours, non parce qu’elle est convaincante, mais parce qu’elle est seule.
C’est là que les acteurs de la manipulation ont compris quelque chose que beaucoup d’institutions n’ont pas encore intégré. Ils ne cherchent pas d’abord à contredire. Ils cherchent à occuper. Ils sont présents tôt, dans la bonne langue, sur les bons canaux, avec un ton familier. Ils répondent à une question que personne d’autre ne prend la peine de traiter.
Les limites de la riposte
Depuis une dizaine d’années, l’essentiel de nos efforts collectifs s’est porté sur la réponse. Vérification des faits, signalement aux plateformes, modération, cellules de veille, campagnes de sensibilisation. Ce travail est indispensable et je ne le défendrai jamais assez. Nous l’avons porté nous-mêmes, avec d’autres, et il a sauvé des réputations, parfois des vies.
Mais il faut avoir l’honnêteté d’en reconnaître les limites. La vérification arrive par définition après la publication. Elle touche rarement le même public que le contenu qu’elle corrige, et presque jamais avec la même intensité. Un démenti circule moins vite qu’une rumeur, car il n’a ni l’émotion, ni la nouveauté, ni la complicité qui font voyager un message. Et chaque fois que nous réfutons une fausse information, nous prenons le risque de la répéter à ceux qui ne l’avaient pas encore entendue.
Il y a plus grave. Une stratégie fondée uniquement sur la riposte laisse l’initiative à l’adversaire. C’est lui qui choisit le sujet, le moment, le cadre. Nous passons notre temps à répondre à des questions que nous n’avons pas posées, sur un terrain que nous n’avons pas choisi. Une équipe qui ne fait que défendre finit toujours par encaisser.
Quant à la tentation du contrôle, coupures d’Internet, suspensions de médias, lois vagues sur les « fausses nouvelles », elle aggrave le mal qu’elle prétend soigner. Chaque média réduit au silence agrandit le vide. Chaque coupure pousse les citoyens vers des canaux encore plus opaques. On ne combat pas l’absence d’information fiable en retirant de l’information.
Occuper le terrain avant qu’il ne soit pris
Si le vide est la condition de la manipulation, la réponse la plus solide consiste à le combler. Pas avec de la communication, avec de l’information. La nuance est décisive. Un citoyen sait très bien reconnaître un message qui cherche à le rassurer ou à l’orienter. Il fait confiance, sur la durée, à une source qui lui dit ce qui se passe, y compris quand ce n’est pas agréable à entendre.
Occuper le terrain suppose d’abord d’anticiper. La plupart des vides sont prévisibles. Nous savons qu’une élection, une réforme monétaire, une campagne de vaccination, une saison des pluies difficile ou une opération militaire produiront des questions. Nous savons lesquelles. Rien n’empêche de produire à l’avance des contenus clairs, sourcés, accessibles, qui seront déjà là quand la demande surgira. Celui qui répond le premier à une question fixe le cadre dans lequel toutes les réponses suivantes seront lues.
Cela suppose ensuite la proximité. Une information fiable produite à Bamako, en français, pour un public urbain et connecté, ne comble aucun vide à Kidal, à Diéma ou à Bandiagara. Les radios communautaires, les correspondants locaux, les animateurs qui parlent la langue des auditeurs et connaissent leurs préoccupations restent les premiers remparts. Ils sont aussi les plus fragiles. Les formats doivent suivre : messages vocaux, courtes vidéos, émissions interactives, relais par les leaders communautaires et religieux. L’information doit aller là où les gens sont, et non attendre qu’ils viennent la chercher.
Cela suppose enfin la régularité. La confiance ne se décrète pas en période de crise. Elle se construit pendant les périodes calmes, par une présence constante, des erreurs reconnues et corrigées, une ligne tenue. Une source qui n’apparaît qu’au moment des démentis sera perçue comme partie prenante, jamais comme référence. C’est toute la différence entre un pompier et un voisin : on écoute le second parce qu’on le connaît.
Il ne s’agit pas d’opposer cette approche au travail de vérification. Il s’agit de changer de centre de gravité. La vérification devient un outil parmi d’autres au service d’une stratégie de présence, et non plus l’essentiel de la réponse.
Ce que cela exige de chacun
Occuper le vide n’est pas une affaire de bonne volonté. C’est une affaire de conditions, et elles engagent plusieurs acteurs à la fois.
La première condition est l’existence de médias viables. On ne peut pas demander à une radio communautaire d’être un rempart contre la manipulation si elle ne peut pas payer son animateur ni réparer son émetteur. L’aide publique à la presse, quand elle existe, doit être transparente, équitable et détachée de toute contrepartie éditoriale. Les partenaires techniques et financiers, de leur côté, doivent sortir de la logique de projets courts qui financent une campagne puis disparaissent. Un vide comblé pendant dix-huit mois puis abandonné se rouvre, et souvent plus large qu’avant.
La deuxième condition relève de l’État. Une administration qui ne publie pas ses données, qui ne répond pas aux journalistes, qui communique tard et seulement pour démentir, fabrique elle-même le vide qu’elle reproche ensuite aux autres d’exploiter. L’accès à l’information publique n’est pas une concession faite aux médias. C’est un instrument de stabilité. Une parole publique rapide, factuelle, disponible dans les langues nationales, qui reconnaît ce qu’elle ne sait pas encore, vaut mieux qu’un silence prudent suivi d’un communiqué définitif.
La troisième condition concerne la protection de ceux qui informent. Un journaliste menacé, un correspondant contraint à l’autocensure, un média suspendu, ce sont autant de sources fiables qui se retirent. Et ce qu’elles laissent derrière elles ne reste jamais inoccupé longtemps.
La quatrième condition concerne les plateformes. Elles ne peuvent pas continuer à traiter nos langues comme des marchés secondaires. Leurs systèmes de recommandation, de modération et de recherche doivent savoir faire remonter les sources fiables locales, y compris lorsqu’elles publient en bambara ou en haoussa. Il ne s’agit pas de leur demander de décider de la vérité. Il s’agit de leur demander de ne pas laisser, par négligence, le terrain aux plus organisés.
Reste enfin la société civile, dont nous faisons partie. Notre rôle n’est pas seulement de dénoncer et de corriger. Il est aussi de cartographier les vides, d’identifier les questions sans réponse, de signaler aux rédactions et aux institutions où la demande d’information n’est pas servie. C’est un travail discret, peu spectaculaire, mais c’est probablement là que se joue l’essentiel.
Un bien commun à entretenir
L’intégrité de l’information est souvent pensée comme une forteresse à défendre. Je crois qu’il faut plutôt la penser comme un champ à cultiver. Une terre laissée en friche ne reste pas nue : elle se couvre de ce qui pousse le plus vite. Pour qu’elle produise autre chose, il faut quelqu’un pour la travailler, saison après saison, y compris quand la récolte tarde.
Cette approche ne produira pas de résultats spectaculaires. On ne mesure pas facilement une rumeur qui n’a pas pris parce qu’une réponse fiable existait déjà. On ne fait pas de communiqué sur une crise évitée. C’est pourtant là que se trouve la protection la plus durable.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment répondre à ceux qui manipulent. Elle est de savoir qui sera là, demain matin, dans la bonne langue et sur le bon canal, quand une mère cherchera à savoir ce qui se passe sur la route de son fils. Si ce n’est pas nous, quelqu’un d’autre le sera.
Référence : Michael Golebiewski et danah boyd, Data Voids: Where Missing Data Can Easily Be Exploited, Data & Society, 2019.
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