La propagande extrémiste n’est pas un bruit de fond : c’est une stratégie de communication méthodique, déployée dans nos langues, sur les plateformes où vit notre jeunesse. Y répondre exige mieux que des communiqués, une véritable politique publique du récit, portée par des voix crédibles et évaluée avec rigueur.
Observons d’abord les faits. La propagande qui alimente l’extrémisme violent au Sahel n’a rien d’improvisé. Elle obéit à une grammaire stable, identifiable, presque prévisible : un grief, qui donne forme au sentiment d’injustice ; une identité, qui transforme des individus isolés en communauté menacée ; un ennemi, qui donne un visage à la menace ; une solution, enfin, présentée comme unique et urgente. Cette architecture narrative est servie par un vrai savoir-faire : maîtrise des codes visuels, adaptation aux langues locales, présence continue sur les plateformes que fréquente la jeunesse.
Face à cette méthode, la réponse publique demeure trop souvent réactive et institutionnelle au mauvais sens du terme : des communiqués, des campagnes ponctuelles, une communication pensée depuis les capitales et dans la langue officielle. L’asymétrie n’est pas seulement une question de moyens. C’est une question de conception : d’un côté, une stratégie qui s’adresse aux besoins profonds, appartenir, compter, espérer ; de l’autre, une communication qui s’adresse à l’opinion.
Cette asymétrie est amplifiée par l’architecture même des plateformes. Les algorithmes qui organisent la visibilité des contenus ne hiérarchisent pas selon la véracité, mais selon l’engagement et les contenus qui suscitent l’indignation circulent structurellement plus vite que ceux qui apaisent. S’y ajoutent les dynamiques d’enfermement, sociales et techniques, qui réduisent progressivement l’exposition de chacun aux points de vue contradictoires. Il faut enfin nommer, avec sérénité mais avec fermeté, une lacune documentée : la modération des contenus dans les langues africaines reste très en deçà des standards appliqués aux langues dominantes. Les plateformes mondiales comptent leurs utilisateurs africains par centaines de millions ; il est légitime d’attendre d’elles des investissements proportionnés, modération dans nos langues, canaux de signalement efficaces avec les autorités judiciaires et la société civile, transparence sur les effets de leurs systèmes dans nos contextes. Ce n’est pas une demande de faveur. C’est une exigence de responsabilité.
Pourquoi cet enjeu mérite-t-il d’être traité au niveau stratégique, et non comme un sujet de communication parmi d’autres ? Parce que l’intégrité de l’espace informationnel est devenue une infrastructure critique de nos démocraties. La confiance des citoyens dans l’information conditionne la qualité du débat public, la crédibilité des institutions, la cohésion des communautés, tout ce que les entrepreneurs de violence cherchent précisément à éroder. Un pays peut sécuriser ses frontières et perdre la bataille de son espace narratif. À terme, la seconde défaite coûte aussi cher que la première.
La bonne nouvelle est que les principes d’une réponse efficace sont connus, documentés et à notre portée. Le premier concerne le messager : la crédibilité de celui qui parle compte davantage que la sophistication du message. Un leader religieux respecté, un enseignant, un aîné, une créatrice de contenus suivie par les jeunes porteront toujours plus loin qu’une institution anonyme. Le deuxième concerne la nature du discours : la réfutation ne suffit pas. Déconstruire un narratif extrémiste est nécessaire, mais c’est l’existence d’un récit alternatif, crédible, positif, incarné, qui fait la différence : des trajectoires de réussite, des figures d’appartenance, une fierté qui s’enracine dans la construction et non dans la destruction. Le troisième concerne la durée : on ne répond pas à des années de travail d’influence par des campagnes de quelques semaines. La constance est une stratégie.
Nous disposons, pour cela, d’un atout que nous mobilisons trop peu : notre propre tradition du récit. Nos sociétés ont développé, bien avant l’ère numérique, des institutions de la parole, le conte, la palabre, la transmission par les griots, dont la fonction était précisément de porter des valeurs, de prévenir les ruptures et de dire une identité commune. Ce patrimoine narratif n’est pas un objet de musée. Transposé dans les formats d’aujourd’hui, la vidéo courte, l’audio en langues nationales, les créateurs locaux, il constitue une ressource stratégique que peu de régions du monde possèdent à ce degré.
Reste à en faire une politique. Cela suppose de soutenir les créateurs de contenus dans nos langues plutôt que de les considérer avec méfiance ; d’intégrer l’éducation aux médias dans les parcours scolaires comme une compétence fondamentale ; d’associer les autorités religieuses et coutumières comme auteurs de récits, et non comme simples relais de messages conçus sans elles ; et d’évaluer systématiquement ce qui est entrepris, pour renforcer ce qui fonctionne et abandonner ce qui ne fonctionne pas. Cela suppose aussi une éthique claire : ne jamais amplifier ce que l’on combat, et ne jamais transiger avec la vérité, car la crédibilité est le seul capital de cette bataille, et il ne se reconstitue pas.
Il ne s’agit pas de gagner une guerre de communication. Il s’agit de faire en sorte que le récit le plus accessible, le plus crédible et le plus désirable pour un jeune de notre région soit celui que sa propre société lui propose. C’est un travail de bâtisseur, patient et exigeant, à la mesure de l’enjeu.
Une société qui ne raconte pas son avenir laisse d’autres le raconter à sa place. La nôtre a tout ce qu’il faut pour reprendre la parole.
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