Face à l’exploitation de l’espace numérique par les groupes extrémistes, la tentation de la peur, coupures, restrictions, défiance, est une impasse stratégique. La réponse durable porte un autre nom : la résilience numérique, pensée et construite comme une infrastructure publique.
Dans de nombreux territoires du Sahel, la couverture mobile est arrivée avant les services essentiels. Une génération entière a accédé à la connectivité avant d’accéder pleinement à l’école, à la justice ou à des perspectives économiques. Ce décalage n’est pas un détail : il structure l’un des défis les plus sérieux de notre décennie.
Car cet espace numérique, investi par une jeunesse nombreuse et légitime dans ses attentes, l’a aussi été par des acteurs qui en ont fait un instrument de recrutement. Il faut le dire avec précision, sans céder à la dramatisation : la radicalisation menant à l’extrémisme violent n’est pas née avec les réseaux sociaux. C’est un processus ancien, progressif et multifactoriel, qui s’enracine dans des vulnérabilités bien identifiées : le sentiment d’injustice, l’absence de perspectives, la quête d’appartenance et de reconnaissance. Le numérique n’a pas créé ces fragilités. Il en a changé l’exploitation : portée transnationale, vitesse de diffusion, coût marginal presque nul, personnalisation fine des messages. Ce qui exigeait hier des mois de contact direct s’opère aujourd’hui à distance, par étapes, de l’exposition publique vers des cercles de plus en plus fermés.
Analyser ce mécanisme avec lucidité, c’est déjà refuser deux erreurs symétriques. La première consiste à sous-estimer le phénomène, en le réduisant à un épiphénomène de la crise sécuritaire. La seconde, plus répandue dans nos débats publics, consiste à faire de la technologie le coupable et de sa restriction, la solution. Les coupures d’internet, auxquelles plusieurs États de la région ont eu recours, illustrent cette impasse : elles suspendent l’activité économique, fragilisent l’accès des citoyens à l’information et affaiblissent la confiance entre l’État et sa population, sans atteindre des réseaux qui migrent en quelques heures vers d’autres canaux. On ne gouverne pas un espace en s’en retirant.
L’enjeu dépasse d’ailleurs largement la seule question sécuritaire. Le continent a fait du numérique le levier de sa transformation : identité digitale, services publics en ligne, inclusion financière, éducation, participation citoyenne. Cette ambition ne peut pas être construite sur la défiance envers ses propres outils. Une politique numérique fondée sur la peur produirait le pire des équilibres : des restrictions qui pénalisent les usages légitimes sans décourager les usages malveillants.
C’est pourquoi je plaide pour un changement de paradigme : traiter la résilience numérique comme une infrastructure publique, au même titre que la route, l’école ou le réseau électrique. Une infrastructure se planifie, se finance, s’entretient et s’évalue. Concrètement, cela signifie plusieurs chantiers.
Le premier est éducatif. L’esprit critique face aux contenus en ligne doit s’enseigner tôt, systématiquement, et dans nos langues nationales, car c’est dans ces langues que circulent les messages qui ciblent notre jeunesse, et c’est dans ces langues qu’ils doivent pouvoir être compris et questionnés. Cette éducation aux médias et à l’information n’est pas une matière optionnelle : c’est une compétence civique fondamentale du XXIe siècle.
Le deuxième est institutionnel. Les acteurs de la justice et de la sécurité ont besoin de capacités d’analyse de l’espace numérique, non pour le surveiller indistinctement, mais pour le comprendre avec discernement, distinguer le signal du bruit, et agir dans un cadre légal qui protège les droits fondamentaux. La compétence, ici, est la meilleure garantie contre l’arbitraire : c’est l’institution qui ne comprend pas qui sur-réagit.
Le troisième est sociétal. Les familles, les enseignants, les leaders religieux et communautaires sont les premiers observateurs des basculements silencieux. Les associer, les outiller et les écouter, notamment à travers des dispositifs d’alerte précoce ancrés dans les communautés, vaut mieux que tous les systèmes de détection automatisée. La société civile et les acteurs de la technologie civique ont, dans cette architecture, un rôle que je crois décisif : celui de bâtir les ponts entre les institutions, les plateformes et les citoyens.
Le quatrième, enfin, touche à la souveraineté. Comprendre notre propre espace informationnel, produire nos propres analyses, former nos propres experts, définir nos propres cadres : voilà ce qu’exige une souveraineté numérique digne de ce nom. Un continent qui dépend d’autrui pour comprendre ce qui se joue sur les écrans de sa jeunesse n’est pas souverain, quelle que soit la fermeté de ses discours.
Rien de tout cela ne produit d’effet spectaculaire à court terme. Mais c’est le propre des infrastructures : elles ne se remarquent que lorsqu’elles manquent. Les acteurs qui exploitent nos fragilités investissent dans la durée ; nous devons investir plus longtemps qu’eux, et mieux.
Notre jeunesse est connectée; c’est un fait acquis, et c’est une chance. La seule question qui demeure est de savoir ce que nous connecterons à elle : nos peurs, ou notre ambition. Je choisis de travailler à la seconde.
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