Intelligence artificielle et mémoire africaine : le progrès à l’épreuve de la fidélité

« Un vieillard qui meurt en Afrique est une bibliothèque qui brûle. »

Cette phrase d’Amadou Hampâté Bâ est devenue familière. Peut-être trop. À force d’être répétée, elle risque de perdre sa charge la plus dérangeante : elle ne parle pas du passé, mais de notre responsabilité présente. Elle pose une question simple, presque inconfortable : que faisons-nous, concrètement, de la mémoire que nous laissons disparaître ?

Hampâté Bâ parlait d’un monde où la transmission du savoir reposait sur la parole, l’écoute et la relation. Une mémoire vivante, portée par des individus, inscrite dans des langues, des gestes, des silences. Aujourd’hui, alors que l’intelligence artificielle et les technologies émergentes promettent d’archiver, de classer et de restituer des volumes inédits de données, cette question devient plus aiguë encore.

Une autre architecture du savoir

L’Afrique n’a jamais été un continent sans connaissance. Elle a été un continent dont les savoirs étaient organisés autrement. L’oralité n’était pas un défaut, mais une architecture. La parole engageait celui qui la portait. Elle était située, contextualisée, souvent collective.

Le philosophe béninois Paulin Hountondji a montré combien les savoirs africains avaient été disqualifiés non pour leur absence de rigueur, mais parce qu’ils ne correspondaient pas aux cadres de validation dominants. Cheikh Anta Diop, avant lui, avait rappelé que les sociétés africaines avaient produit des systèmes complexes de pensée, historiques, scientifiques, politiques, longtemps avant leur reconnaissance institutionnelle.

Ces savoirs existent encore. Mais ils sont fragiles. Ils reposent souvent sur des personnes âgées, des praticiens, des femmes dépositaires de pratiques sociales ou médicinales, des conteurs, des chefs coutumiers. Lorsqu’ils disparaissent, ce n’est pas seulement une histoire qui s’éteint, mais une manière de comprendre le monde.

L’illusion technologique

Face à cette fragilité, l’IA apparaît comme une promesse. Reconnaissance vocale pour des langues peu documentées, archivage audio et vidéo, indexation de récits oraux, traduction automatique, mise en relation de corpus dispersés : les outils existent.
Mais une illusion guette : croire que capter suffit.

Numériser un récit sans en comprendre le contexte, entraîner des modèles sur des voix sans consentement, extraire des pratiques sans retour vers les communautés qui les portent, c’est produire une mémoire amputée. Une mémoire qui conserve des données, mais perd le sens.
Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne rappelle que le savoir ne se réduit jamais à l’information. Il est aussi relation, transmission, responsabilité. Une technologie qui ignore cette dimension risque de préserver des archives tout en effaçant ce qui faisait leur valeur.

La souveraineté commence par la mémoire

Derrière la question technologique se cache en réalité un enjeu politique majeur : celui de la souveraineté. Qui collecte ? Qui structure ? Qui interprète ? Qui décide de ce qui mérite d’être conservé ?

Une Afrique qui délègue entièrement la captation et l’exploitation de sa mémoire à des infrastructures, des modèles et des plateformes extérieures prend le risque de voir ses propres savoirs lui revenir transformés, standardisés, parfois dépossédés de leur sens.

La question n’est donc pas de savoir si l’Afrique doit entrer dans l’ère de l’IA. Elle y est déjà. La vraie question est plus exigeante : à quoi voulons-nous être fidèles en innovant ?

Le progrès comme fidélité active

Être fidèle à la mémoire ne signifie pas la figer. Cela signifie l’écouter avant de la transformer. Cela suppose de concevoir des technologies qui respectent les langues locales, reconnaissent l’autorité des détenteurs de savoir, intègrent le temps long, l’oralité, l’imperfection humaine.

À mes yeux, c’est là que se joue le véritable sens du progrès. Une technologie incapable de préserver ce qui a de la valeur, même quand ce savoir n’est pas écrit, même quand il échappe aux formats standards, n’est pas un progrès. Elle produit peut-être de l’innovation, mais elle laisse la mémoire derrière elle.

Et une société qui innove en oubliant ce qu’elle est risque, tôt ou tard, de ne plus savoir où elle va.


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