Dans une première réflexion, j’ai défendu l’idée que la protection des données personnelles ne devait plus être perçue comme une simple exigence juridique importée, mais comme un levier stratégique de gouvernance, de justice numérique et de maîtrise de nos trajectoires de développement.
Le constat était que l’Afrique dispose d’un début d’architecture législative, mais souffre d’un morcellement juridique, d’un manque de coordination continentale, d’une sous-application chronique de ses textes, et d’une insuffisante appropriation par les citoyens comme par les institutions.
Ce second texte s’inscrit dans la continuité directe de cette analyse. Il vise à répondre à une attente légitime : après le principe, quelle méthode ? Après l’alerte, quelles solutions ? L’ambition ne suffit pas. Il faut désormais proposer un cadre, poser des priorités, désigner des leviers. Voici donc les orientations concrètes que je formule, en tant qu’acteur engagé pour un numérique africain digne, maîtrisé et structurant.
Harmoniser sans effacer : poser les fondations d’un socle africain de confiance
La fragmentation actuelle des lois nationales entrave à la fois la circulation sécurisée des données, la coopération régionale et la reconnaissance internationale des régulations africaines. Il est temps de bâtir un socle juridique africain cohérent, non pas en imposant une uniformisation rigide, mais en identifiant des principes directeurs communs.
La ratification pleine et entière de la Convention de Malabo doit être activement relancée. Mais au-delà du symbole, c’est l’élaboration d’un protocole continental d’harmonisation qui s’impose, sous l’égide de l’Union africaine. Ce protocole définirait un ensemble minimal d’exigences : transparence, consentement éclairé, limitation de la collecte, sécurisation des traitements, recours effectifs et encadrement des transferts transfrontaliers.
Les communautés économiques régionales – CEDEAO, SADC, CEEAC, COMESA, UMA – ont chacune entrepris des démarches dans cette direction. Il est désormais nécessaire de synchroniser ces dynamiques, en favorisant l’interopérabilité des textes, des procédures, des autorités et des mécanismes d’application.
Un espace africain de protection des données n’émergera pas par la juxtaposition de cadres autonomes, mais par une volonté politique de convergence intelligente et pragmatique.
Doter les autorités de protection des moyens de leur indépendance
Les autorités nationales de protection des données sont les piliers de toute régulation efficace. Trop souvent, elles existent dans les textes mais peinent à jouer leur rôle faute de moyens, d’autonomie ou de reconnaissance institutionnelle.
Je recommande que chaque État africain adopte un statut à valeur organique ou constitutionnelle pour garantir l’indépendance juridique, fonctionnelle et budgétaire de son autorité. Celle-ci doit disposer du pouvoir de contrôler, d’instruire, de sanctionner, de recommander, mais aussi d’accompagner les acteurs économiques et publics vers la conformité.
Cette indépendance n’a de sens que si elle est financièrement viable. Il faut sortir d’un modèle de financement reposant sur la multiplication de redevances, qui pèsent sur les entrepreneurs, les petites structures et parfois même sur les citoyens. Taxer l’innovation pour financer la régulation est un contresens.
Je propose un mécanisme à trois leviers : un financement public garanti par l’État, une contribution proportionnée des grandes plateformes opérant sur les marchés africains, et la création d’un Fonds africain pour la régulation numérique, à mobiliser à l’échelle continentale avec le soutien de la Banque africaine de développement et des partenaires internationaux. Ce fonds viendrait soutenir les autorités naissantes ou fragilisées, dans une logique de solidarité institutionnelle.
Former une culture de la donnée : l’enjeu de l’appropriation citoyenne
La meilleure loi ne vaut rien si elle n’est ni connue, ni comprise, ni réclamée. Protéger les données ne relève pas seulement d’un arsenal juridique. Cela suppose aussi l’émergence d’une culture partagée de la vie privée numérique, du respect de l’intimité et de la responsabilité individuelle.
Je propose que chaque pays adopte un plan national de sensibilisation et d’éducation au droit à la protection des données. Ces plans devraient s’appuyer sur des contenus en langues nationales, diffusés à travers des canaux populaires : radios communautaires, réseaux sociaux, écoles, maisons des jeunes, services publics. Le droit à la vie privée doit devenir un réflexe, pas un luxe.
Des centres d’écoute, des dispositifs d’assistance en ligne ou des lignes vertes pourraient être créés pour informer, conseiller et orienter les citoyens face aux abus. La société civile, les associations de consommateurs, les universitaires et les médias doivent être pleinement mobilisés.
Créer une conscience collective sur la valeur des données, c’est poser les bases d’un contrôle social actif sur les dérives. C’est aussi éviter que la régulation ne soit perçue comme une contrainte descendante, mais comme une conquête citoyenne.
Soutenir l’innovation plutôt que la pénaliser : pour une régulation dynamique
L’Afrique ne doit pas opposer innovation et régulation. Elle doit forger un modèle de régulation proactive, capable d’accompagner la créativité sans abandonner les principes.
Je propose la création de labels africains de conformité et d’éthique numérique, attribués aux structures qui intègrent volontairement les meilleures pratiques de protection des données. Ces labels pourraient ouvrir des voies préférentielles dans les marchés publics, les appels à projets, les partenariats avec les institutions.
Les jeunes entreprises technologiques doivent, quant à elles, bénéficier de dispositifs d’accompagnement. Les regulatory sandboxes, ou espaces d’expérimentation réglementaire, permettraient de tester des innovations dans un cadre souple, mais sécurisé, sous la supervision des autorités.
Enfin, une charte africaine de l’innovation responsable, signée par les principaux pôles numériques du continent, permettrait d’affirmer une vision partagée : une innovation au service du développement, respectueuse des individus, consciente de ses externalités, et alignée avec les objectifs de transformation sociale.
Pour conclure : une stratégie, pas une incantation
Ce que je défends ici n’est pas une simple déclaration d’intention. C’est une proposition de stratégie. Elle est structurée, opérationnelle et politiquement soutenable. Elle articule régulation, éducation, institutionnalisation et innovation. Elle s’appuie sur les dynamiques existantes, mais appelle une montée en puissance collective.
Il ne s’agit pas uniquement de garantir les droits des Africains dans l’environnement numérique. Il s’agit aussi de construire une économie numérique plus équitable, plus fiable, et plus conforme à nos intérêts. Protéger les données personnelles, ce n’est pas isoler le continent. C’est lui donner les moyens d’exister dans les échanges, de peser dans les négociations, de maîtriser ses actifs invisibles.
Je suis prêt à porter cette vision, au service d’un projet plus large : faire de la gouvernance de la donnée un levier de dignité, de souveraineté et de transformation pour le continent.
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